Les procès-verbaux de l’audition, ou la revanche sociale de Jérôme Kerviel
29 janvier 2008
Le Monde et Mediapart publient les procès -erbaux d’auditions de Jérome Kerviel.
C’est curieux mais dès qu’un témoin ou un mis en examen passe devant le juge Renaud Van Ruymbeke, les procès verbaux arrivent sur le bureau de Edwy Plenel et du Monde…
Jérôme Kerviel c’est la revanche sociale d’un homme du middle office sur le reste du monde…
Parole de Jérôme Kerviel :
“Je ne me faisais pas d’illusions, je savais pertinemment que je serais moins bien récompensé que sur d’autres desks, que je n’allais pas être rémunéré selon les standards du marché, cela n’a pas été un frein à ma motivation pour autant.”
“J’avais conscience lors de mon premier entretien en 2005 que j’étais bien moins considéré que les autres au regard de mon cursus universitaire et de mon parcours professionnel et personnel. Je ne suis pas arrivé directement au front, mais suis passé par le middle-office et suis le seul dans ce cas. Mais je ne le vis pas mal pour autant, je vous rassure.”
“Ma première expérience en ce sens [une première fraude avec les règles de la société générale] remonte à 2005. J’ai alors pris une position sur le titre Allianz, en pariant sur la chute du marché. Il se trouve que peu de temps après le marché chute à la suite des attentats des Londres et c’est le jack-pot de 500 000 euros. Cette date correspond à peu de choses près à mon arrivée comme trader à la SG. J’ai déjà alors l’idée d’un deal pour couvrir ma position. J’ai une attitude mitigée car je suis fier du résultat et surpris à la fois. Cela génère l’envie de continuer, il y a un effet boule de neige.”
“Avant toute chose j’ai en tête de faire gagner de l’argent à ma banque.”
“En janvier 2007, je suis court à la vente sur le DAX car en fait je commence à me dire qu’il y a des signes de surchauffe en Asie, et que cela se confirme, je perds sur ma position, car le marché monte. Le deal fictif passe inaperçu car il n’y a pas de contrôle de cohérence en janvier à la Société générale. En février, mini-krach en Asie, et je coupe ma position. Fin février, je n’ai donc plus de position, avec un résultat de 28 millions d’euros, je suis alors plus que fier et satisfait.”
“A ce moment intervient la crise asiatique, et fin février début mars les premiers articles sur les subprimes. Je me documente et lis que potentiellement, il n’y a pas de risque de propagation sur l’économie. Je prends alors le pari inverse et remonte une petite position début mars. De mars à juillet, je perds car le marché monte sans cesse. Je continue à me documenter sur les secteurs des subprimes, je continue la position. Fin juillet, le marché craque sous les subprimes et les marchés se retournent. Je déboucle ma position qui est dès lors à zéro. Mon résultat grimpe : 500 millions d’euros (…) je me retrouve dans la même situation que précédemment, et ce à la hausse, et ne déclare pas ce résultat qui n’apparaît pas dans les livres. Je masque par une opération fictive d’achat-vente. Il est vrai que je me retrouvais très intimidé par ce montant de 500 millions et surtout de ne pas savoir comment l’annoncer.”
“Les allers-retours génèrent beaucoup de cash. Au 31 décembre 2007, mon matelas est monté à 1,4 milliard d’euros toujours pas déclarés à la banque. A ce stade, je suis dépassé par l’événement et ne sais comment le présenter à la banque, cela représente un cash non déclaré de 1,4 milliard d’euros, hors personne n’a jamais réalisé ce chiffre qui représente 50 % du total du résultat de la branche action indices de la Société générale. Je ne sais comment le gérer, je suis content, fier de moi, mais ne sais comment le justifier. Donc j’ai décidé de ne pas déclarer à la banque et pour occulter cette somme, passer une opération fictive inverse. En passant plusieurs opérations fictives qui apparaissent perdantes à hauteur de 1,4 milliard d’euros.”
“Début janvier 2008, je suis tiraillé entre la satisfaction de cette réussite et l’énormité du montant à annoncer sachant que ces résultats étaient générés par de fausses opérations.”
Le 18 janvier, il se retrouve “négatif” à la clôture des marchés. Il pense pouvoir se refaire une santé dès le lundi suivant. “Ce que je ne pouvais supposer, c’est que le lundi je ne serais plus salarié de la Société générale”, lâche-t-il aux policiers.
“Les techniques que j’ai utilisées ne sont pas sophistiquées du tout, à mon sens, tout contrôle correctement effectué est à même de déceler ces opérations. Il n’y a aucun machiavélisme de ma part.”
“En juillet 2007, j’ai suggéré de parier sur l’évolution du marché boursier à la baisse, il [mon supérieur] n’a pas voulu. Quand il s’est avéré que mon pari était gagnant, générateur de cash, j’avais pris malgré tout une position sous le regard complaisant ou à tout le moins non contesté de mon N+1 qui a assisté à l’enregistrement de ma transaction. Ils m’ont incité à prendre une position régulièrement. L’opération s’étant révélée fructueuse, elle devenait de ce fait autorisée, voire appuyée par la hiérarchie. Chaque jour par la suite il a fallu se positionner. Même pendant mes vacances, mon manager m’appelait pour me demander quelle position prendre. L’incitation à se positionner était à son maximum.”
“Sur le second semestre, j’ai généré des cash comme jamais je ne l’ai fait. En novembre 2007, voyant que c’était juteux, j’ai également pris des positions à partir d’autres automates de collègues en même temps et ce au vu et au su de tous. Sur cette seule journée, j’ai dégagé un résultat de 600 000 euros. Mon manager a alors voulu connaître les raisons de mes choix d’investissement. Je me refuse à donner les raisons économiques dans la mesure où cela revenait à leur signer un chèque en blanc. Je ne peux croire que ma hiérarchie n’avait pas conscience des montants que j’engageais, il est impossible de générer de tels profits avec de petites positions. Ce qui m’amène à dire que lorsque je suis en positif ma hiérarchie ferme les yeux sur les modalités et les volumes engagés. Au titre d’une activité normale, un trader ne peut générer autant de cash.”
“Le simple fait de ne pas prendre de jours de congés en 2007 (4 jours en 2007) aurait dû alerter ma direction. C’est une des règles primaires du contrôle interne. Un trader qui ne prend pas de vacances est un trader qui ne veut pas laisser son book à un autre. Je recevais régulièrement des messages de risque qui m’alertaient des dépassements d’un gros manquement de couverture en nominal. Quelques minutes plus tard, le temps que je boucle, un contre-message me parvenait. La fréquence de ces messages d’alerte ne les a pas inquiétés.”
“je générais du cash, donc les signaux ne sont pas si inquiétants que cela. Tant que nous gagnons et que cela ne se voit pas trop, que ça arrange, on ne dit rien.”
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