Jérôme Kerviel ou le syndrome d’une rupture générationnelle
L’affaire Jérôme Kerviel est symptomatique d’une rupture générationnelle majeure. Une rupture que la société ne veut pas voir et assumer.
Je m’explique.
Dans le monde la finance, vous avez d’un côté les énarques bon teint qui dirigent les mégas banques de la place. Les « personnalités de la place honorables ».
Ces gens-là, toujours d’une intelligence supérieure, ont grandi dans la France de l’après-guerre, ils ont connu la peur de l’affrontement nucléaire avec les communistes, ont eu vingt ans au moment de l’ORTF… Pour les plus imaginatifs, la révolution numérique fut la naissance de “Salut les Copains” sur Europe1. Ces gens-là ont connu le télex comme mode de communication principal. Ils dirigent aujourd’hui les principaux établissements de la place et ont connu un succès professionnel incontestable. Bref, c’est la génération pré-informatique.
De l’autre, vous avez les traders, une génération qui a entre 25 et 35 ans. Une génération qui a grandi avec l’explosion des formats numériques, passé des heures sur des consoles de jeux. Pour les plus vieux, se furent les Atari, Commodore et des nuits entières passées sur PacMan, Space Invaders et Pong… Pour les plus jeunes, se furent les consoles Sony, les Nintendo, les jeux en réseaux massivement multi joueurs. Une génération qui a appris à draguer sur le net, qui t’chat, envoie des sms, gère ses réseaux sur Facebook, tweet… Bref, c’est la génération des gamers.
Pour la génération pré-informatique, la création de valeur passe par les mégas fusions, les grands deals, le rapprochement industriel entre Mittal et Arcelor. Les valorisations se mesurent en PER, les profits en % du CA. Les rendements sont, aux mieux, croissants. Les grands deals se font entre gens biens, autour d’une bonne table et d’un bon vin. Pour ces gens-là, on prend son temps pour faire des affaires…
Pour la génération des gamers, la création de valeur passe par une capacité à jouer massivement, avec des gros effets de levier, sur une prédisposition à sentir le marché. Les valorisations se mesurent sur une capacité à créer demain beaucoup de valeur avec un minimum de collaborateurs et d’investissements lourds. Les rendements sont toujours exponentiels. Les deals se font vite, à l’aide d’un blackberry et autour d’un plateau repas et d’un bon powerpoint. Pour la génération des gamers, il n’y a pas de temps à perdre pour être riche.
La réalité est que les dirigeants actuels des grandes institutions financières ne comprennent rien à la réalité et la psychologie profonde de la génération des gamers. Pour la plupart, ils ignorent les mécanismes des produits financiers complexes, ils n’ont qu’une vision théorique des passages d’ordres et de la réalité des salles de marché, simplement parce qu’ils savent à peine se servir d’un ordinateur.
D’un côté, ils sentent bien que cette génération n’a pas la maturité pour gérer de telles montagnes d’argent et que le risque de voir tout exploser n’est pas loin.
Mais de l’autre, la capacité de ces gamers à construire, aussi rapidement, de si fortes rentabilités les fascine. Ils ne vont quand même pas se couper de gens qui savent générer, aussi vite, autant de cash. Car Jérôme Kerviel avait quand même réussi à générer une plus value de 1,5 milliards d’euros au 31 décembre. Pas si mal pour un mec de 31 ans qui gagnent moins de 100 000 euros par an et qui était motivé par la perspective d’un bonus de 300 000 euros.
Dès lors, comment voulez-vous que les audits et les contrôles soient performants. Dans l’histoire de la Société Générale, Jérôme Kerviel a simplement produit un email (dont il avait changé l’entête) pour rassurer sa direction sur des engagements non couverts monstrueux.
La réalité dans le secteur financier est que le gap culturel intergénérationnel est tellement massif qu’une génération de mecs qui ont moins de trente ans est en train d’imposer les codes du gaming aux institutions financières mondiales, sans que les barons de la place ne pipent mot et ne comprennent qu’un jeu se termine dans la majorité des cas par « Game Over ».



