Hayek ou la démonstration que le net peut rendre schizo…
Ce qui est fascinant avec les technologies, c’est à quel point elles peuvent fausser les analyses des intellectuels les plus brillants et les mieux structurés.
Prenons Hayek, qui fut probablement un des intellectuels les plus visionnaires du 20ème siècle.
Hayek, comme beaucoup d’intellectuels de son époque, n’avait pas prévu la naissance de l’Internet. Bien au contraire, Hayek imaginait que la technologie, en offrant aux Etats un système de contrôle de la population, pouvait à terme constituer une menace pour les libertés.
Et il est vrai que de la radio à la télévision, en passant par l’internet, créé par le Pentagone dans le cadre d’Arpanet, l’Etat a toujours joué un rôle déterminant dans le développement des nouvelles technologies de l’information. Il est aussi vrai que les premières technologies de l’information qui étaient unidirectionnelles (radio, TV) ou contrôlables (téléphone) ont permis à des dictatures de littéralement broyer les consciences. Albert Speer, architecte d’Hitler et patron de l’effort de guerre économique, déclara lors du procès de Nuremberg « … grâce à des dispositifs techniques comme la radio et le haut-parleur, des millions de personnes ont été privées de pensée indépendante. Il est ainsi possible de les soumettre à la volonté d’un seul homme ».
La pensée orwellienne, synthétisée dans 1984, incarna cette idée dominante de l’époque qui voulait que les technologies ou techniques de l’information faisaient le jeu des états ou des monopoles, au détriment des libertés individuelles.
Ce que je trouve incroyable c’est qu’un intellectuel comme Hayek n’ait pas prévu, anticipé, voire même rêvé, le fait que les technologies de l’information ne pouvaient pas durablement rester sous le contrôle planifié de l’Etat.
Hayek est à cet égard schizophrénique. Je m’explique.
Hayek a une conception kantienne du monde. Pour Hayek, les prises de décision des hommes et des femmes sont subjectives et surdéterminées par une appréciation personnelle de leur environnement. De nouveaux savoirs émergent en permanence à travers des interdépendances. L’ordre est donc pour Hayek le fruit de l’activité créatrice des intelligences humaines, donc il est nécessairement spontané.
Spontané parce qu’aucun cerveau humain n’est capable d’embrasser toutes les connaissances de la planète à un instant donné.
Spontané parce qu’aucun individu au monde n’a rationnellement pensé, planifié les grandes institutions qui organisent nos sociétés que sont le langage, la morale, le droit, la monnaie ou le marché. Elles sont le fruit d’une itération entre les hommes, les espaces et l’histoire, d’un long process historique d’essais, d’erreurs, de sélections, d’évolutions, de disparitions de modèles et de structures inefficaces.
Le marché, en tant qu’ordre spontané et résultat non planifié de l’action humaine, est donc pour Hayek au cœur de la civilisation.
Dès lors, la dimension parcellaire, dispersée, fragmentée et subjective de la connaissance que peut avoir chaque individu isolément rend la planification impossible. Il n’est en effet pas possible à un homme ou à un petit groupe d’hommes de digérer l’ensemble des informations autour de la planète, alors que le marché, lui, arrivera à coordonner spontanément.
Les dirigeants d’une économie planifiée sont donc condamnés pour Hayek à prendre des mesures arbitraires, donc nécessairement coercitives et moins efficaces. Dès les années 30, Hayek et Mises ont démontré l’inaptitude d’une organisation centralisée à gérer un système complexe, et avaient pronostiqué l’effondrement des économies planifiées.
Et c’est là que je trouve que l’erreur d’analyse de Hayek sur les technologies (ou techniques) de communication est incroyable. Ce qui était vrai pour une économie planifiée et centralisée était inévitablement vrai pour un système d’information planifié et centralisé.
Il était inévitable que le marché, en tant qu’ordre spontané, prenne peu à peu la main sur les technologies de l’information, au détriment des structures étatiques. D’une certaine manière, Internet, en tant que technologie de l’information décentralisée, autorégulée, fonctionnant sur le mode de l’intelligence, est la traduction pratique et contemporaine de la théorie hayekienne de l’ordre spontané.
Et c’est incroyable de penser qu’Hayek ne l’ait non seulement pas vu venir mais, au-delà, qu’il pointe l’évolution des techniques de communication comme une menace pour la liberté individuelle.
C’est une erreur d’analyse que je m’explique uniquement en imaginant le traumatisme que fut pour Hayek, homme de livres, la montée du nazisme et du fascisme par l’instrumentalisation des grands média de masse que furent la radio et la télévision. Bref, étonnante erreur d’analyse qui en dit long sur notre capacité à penser les technologies en faisant abastraction de nos pathos…




Hayek ? Salma ?
non Friedrich…
Friedrich August von Hayek.