Un capitalisme dégénéré
Expliquer la crise par un excès de libéralisme, une absence de règles, une dictature du marché tout puissant est devenu un lieu commun.
C’est une explication commode et rassurante.
Rassurante parce qu’elle laisse à croire qu’il suffirait de quelques sommets internationaux, de quelques lois pour régler, que dis-je, réguler le système.
Commode parce qu’elle évite aux nations qui ont bâti le capitalisme industriel de se poser des questions brutales sur l’inefficience de leurs modèles.
La réalité est que jamais dans notre histoire, les Etats ont été aussi puissants. Jamais le pouvoir politique n’a eu autant d’impacts sur la gouvernance des entreprises. Jamais les entreprises n’ont autant pioché dans la haute administration et le personnel politique pour constituer leurs comités de direction. Jamais les Etats n’ont autant collaboré pour contrôler le fonctionnement de l’économie.
Les Etats sont aujourd’hui à la fois capable de s’endetter massivement pour injecter des sommes massives dans des industries moribondes, que d’engager des actions de guerres sur des territoires particulièrement hostiles, que de dicter le code de conduite interne des entreprises ou que de vous imposer de manger cinq fruits et légumes par jour et de faire trente minutes de marche quotidienne.
La réalité est que la crise que nous traversons n’est pas une crise financière qui trouvera sa réponse dans de nouvelles formes de gouvernance et de régulation.
Simplement parce que nous sommes face à un capitalisme dégénéré.
Un capitalisme, qui à la grande surprise de l’Histoire, s’est littéralement socialisé. Et oui l’occident, par une facétie de l’histoire, a inventé un modèle infernal : le capitalisme socialisé. La rencontre dangereuse entre la forme la plus cupide et brutale du capitalisme avec la figure bureaucratique et déresponsabilisante du socialisme.
Comment en est-on arrivé là ? Par une dynamique improbable mais implacable.
D’un côté les administrations et les politiques qui, pour justifier leurs existences et gagner la sympathie du plus grand nombre, ont étendu leurs influences jusqu’aux éléments les plus intimes de nos vies. Peu à peu s’est imposée une société de la déresponsabilisation individuelle où l’Etat est en charge de tout, y compris de nous faire manger des fruits et des légumes. Dès lors, la solidarité n’est plus une affaire de cœur mais un impôt. L’emploi n’est plus question économique mais sociale. La lutte contre la violence n’est plus une responsabilité civique mais une action de coercition. L’éducation n’est plus une question de valeurs mais de statistiques.
De l’autre, la montée en puissance d’un capitalisme où la propriété des entreprises a été socialisée. Un capitalisme sans patron. Depuis les années 50, les fonds de pensions des salariés (essentiellement anglo-saxons) ont engrangé des capitaux inouïs. À force de prises de participations, les fonds ont peu à peu pris le contrôle des entreprises. C’est un paradoxe mais ce sont les salariés qui ont imposé, indirectement via les fonds de pensions, la règle des 15% de retour sur fonds propres, la gestion des entreprises aux quarters, les plans de délocalisation, les coupes dans les budgets d’investissements à long terme.
Les fonds de pension ont non seulement chassé les entrepreneurs qui les dirigeaient mais changeaient la nature même de la gouvernance des entreprises privées.
Ils ont non seulement imposé, comme dans toutes les économies socialisées, des règles et des ratios bureaucratiques. J’adore la notion de clean staff cost ou de clean operating profit (les coûts de ressources humaines où le profit nettoyait des coûts de licenciements) qui est quand même une vision un peu baroque du compte de résultats. Mais surtout ils ont déshumanisé les entreprises en déresponsabilisant les dirigeants locaux qui doivent appliquer des règles autoritaires souvent absurdes. Ici c’est un travel freeze (une interdiction de voyager), ailleurs un hiring freeze (une interdiction d’embaucher), là une ouverture de severing cost (dépêchez-vous de licencier dans le trimestre nous prenons en charge les coûts de licenciement).
Je pense sincèrement que ce capitalisme socialisé est condamné.
Condamné dans sa forme étatique, avec des Etats qui doivent à la fois affronter, dans le même temps, la baisse de compétitivité de leurs économies et une dette souveraine qui devient explosive.
Mais aussi et surtout condamné dans sa forme corporate. Trop lentes, trop centralisées, trop bureaucratiques, trop déconnectées de la société réelle, les corporations sont condamnées dans leur essence même. Elles ne résisteront pas aux doubles chocs du digital et de la mondialisation.
Et pendant que les biens pensants en Occident rêvent d’un monde encore plus régulé et inventent des systèmes de gouvernance aussi kafkaïens que complexes, les anciens communistes Chinois, les non-alignés Indiens où les geeks californiens sont entrain de régénérer un capitalisme originel. Un capitalisme d’entrepreneurs où la sueur et l’innovation sont récompensées.
C’est bien le paradoxe de notre époque. Le capitalisme est entrain d’être réinventé par des gens qui ont grandi entre une console Atari et le petit livre rouge.




CQFD
Très bon texte, mais que vient faire :
« L’éducation n’est plus une question de valeurs mais de statistiques. » ?
Les « valeurs », ça fleure bon la vieille droite conservatrice, ou les ligues de vertu socialistes.
Pas faux comme remarque… je voulais dire que l’école était aujourd’hui une affaire de stats (80% d’une classe d’age au niveau bac) versus l’école de Ferry qui fut fondée sur des valeurs fortes.
Merci ! (comme d’hab’).
Bien d’accord encore une fois mais combien de temps tout cela va encore tenir ?
Bon texte, bravo.